Première Guerre mondiale : Les poilus qui ont eu de la chance - Nouvelle Page Santé

Première Guerre mondiale : Les poilus qui ont eu de la chance

La manière de donner vaut mieux que ce que l’on donne.

J’ai rencontré cette magnifique phrase dans les carnets de guerre du caporal Barthas.

Il y raconte que le 28 Mars 1918, tandis qu’il traverse le village de Sainte-Menehould avec son régiment, en chemin vers le front… “Une bonne vieille portant quelque chose dans son tablier s’avança vers nous. C’était des œufs qu’elle nous distribua. Au passage, j’eus la chance d’en happer un. C’est peu de choses un œuf, mais nous en fûmes émus. Cette pauvre vieille se privait peut-être de son nécessaire pour faire cette offrande. La manière de donner vaut mieux que ce que l’on donne[1].”

Pour un fantassin de la Grande Guerre, épuisé par de longues marches, des nuits de veille interminables, des manœuvres et contre-manœuvres dépourvues de sens, épuisé tout court, après quatre années de guerre,
cela avait son prix, un simple œuf.

En plus, il était offert ! Il n’avait fallu ni le voler ni le payer sur leur solde, celui-là.

Offert par une petite vieille qui, voyant une énième colonne de soldats monter au front, avait eu ce geste modeste : leur offrir, en hommage, en signe d’encouragement ou de solidarité, ce qu’elle avait à donner. Pas grand-chose, un œuf. Cet œuf se transformait en un geste d’humanité.

Louis Barthas, tonnelier à Peyriac-Minervois, au rapport ! 

Le caporal Barthas était un simple poilu, tonnelier de son état, qui a pris la peine de noter jour après jour sur des carnets d’écolier ce qui lui arrivait pendant ces 4 années de guerre.

Dans ces carnets, Louis Barthas raconte les faits du quotidien, simplement, sans chercher à faire du style, sans chercher à glorifier quoi que ce soit, ni à humilier qui que ce soit :

  • La faim, le froid, le bruit, la peur, les blessures et la mort des camarades ;
  • Les heures passées à marcher, à attendre, à ne savoir rien du lendemain, ni même des prochaines heures ;
  • L’absurdité des exercices inutiles qui ruinent les jours de repos, les privations, la discipline de fer, le mépris pour les simples soldats ;
  • Les difficultés à trouver le sommeil, sur des paillasses pleines de poux, dans des recoins d’étable ou de porcherie pleines de rats, sous des abris de fortune aménagés dans les ruines ou dans les boyaux des tranchées, avec l’angoisse permanente d’être écrabouillé par un obus à n’importe quel moment, même au milieu d’un rêve ;
  • La cruauté de certains officiers, la bêtise d’autres, l’incompétence de presque tous ;
  • Sa colère contre ceux qui ont voulu cette guerre, son désespoir lorsque les saisons, les années passent, sans que rien ne change pour l’homme du rang ;
  • La folle joie des permissions, même s’il faut des jours et des dizaines d’étapes en train de permissionnaire, sans vitres, parfois sans sièges, pour rejoindre son village et sa famille, et repartir presque aussitôt.

Quelques semaines après avoir été enrôlé, Louis Barthas est nommé caporal, presque par hasard. Parce qu’il sait lire et écrire, peut-être aussi parce qu’il est parmi les plus âgés. Sans en tirer aucune gloire, il accepte ce rôle, se sent responsable de son petit groupe d’hommes, fait de son mieux pour mériter le respect, la confiance.

Il s’efforce de soulager les souffrances, de remonter le moral, bien qu’il n’ait aucun pouvoir ni aucun moyen. Il s’efforce de montrer l’exemple, pas celui de la bravoure, plutôt celui de la débrouille et de l’art de sauver sa peau. Le seul but valable, c’est de ne pas y rester !

Il s’interpose parfois, s’oppose rarement, s’appliquant avec une force d‘âme bouleversante à se maintenir sur le fil du rasoir, puisqu’il n’a pas d’autre choix : ne pas désobéir aux ordres, car une chiquenaude peut mener au conseil de guerre. Pour autant, il fait tout son possible pour ne pas gaspiller les forces ou risquer des vies inutilement.

Et surtout rester digne. Humain, du premier au dernier jour.

En le lisant, je me suis dit que, si j’avais eu le malheur de devoir faire la guerre, j’aurais voulu être un soldat comme lui.

Un soldat lucide sur ce qu’est la guerre, et pourquoi on demande aux hommes (uniquement aux hommes, à l’époque) de se battre. Lucide sur le prétendu héroïsme, les grands mots comme la Gloire, la Nation, le Sacrifice, l’Éternité.

Louis Barthas souligne que, passé quelques jours d’euphorie au tout début de la guerre, aucun soldat n’a de haine pour les frères qui sont en face, ni de désir d’aller faire couler leur sang – hormis quelques va-t-en-guerre et de rares brutes amatrices de sensations fortes. Ces hommes n’ont pas donné leur vie à la Nation avec entrain : on les a forcés à se battre, la Nation a pris leur vie, de force.

Un soldat qui ne cède jamais à la haine ou à la colère. Le caporal Barthas ne perd jamais de vue que les fantassins des lignes allemandes, à quelques dizaines de mètres de lui, sont des hommes comme lui, qui préféreraient être ailleurs, comme lui. Il réussit l’exploit, à le croire, mais on a envie de le croire, de passer toute la guerre, et souvent en première ligne, sans tirer un seul coup de fusil vers l’ennemi. Il demeure fraternel, de bout en bout, même dans les pires souffrances.

Un soldat courageux quand il le faut, héroïque lorsque c’est absolument nécessaire, pour sauver un camarade ou pour sauver sa peau. Louis s’excuse presque, lorsque c’est le cas. Il explique que, quand un poilu sortait des tranchées pour tenter de secourir un blessé ou un soldat tombé dans un trou d’obus, c’était dans l’espoir qu’un autre fasse pareil pour lui dans les mêmes circonstances.

Un soldat qui s’autorise volontiers à être lâche quand cela n’a pas de conséquence, autre que sur son amour-propre, mais que cela peut rapporter gros. Dans les tranchées, quand on navigue entre les lignes, il faut savoir se perdre pour retarder le moment de retourner en première ligne, là où le plus souvent il n’a rien à faire mais où les obus tombent plus dru qu’ailleurs.

Un soldat digne, conscient que d’autres profitent de cette guerre, que les idéaux affichés de Nation, de Patrie, de Liberté peuvent aussi être des prétextes qui servent d’autres ambitions, des concepts creux pour donner sens à l’absurdité de leur situation… Mais un soldat qui n’en remplit pas moins ses obligations. Parce que nous faisons partie d’une société, d’un corps collectif, et que cette réalité s’impose parfois à nous.

Il donne au final quatre années de sa vie.

Et quatre années, c’est long. Il reste stoïque jusqu’au bout, sans jamais remettre en cause ou chercher à fuir ce sacrifice qui lui a été imposé. Car il sait qu’être adulte, c’est accepter le fait que parfois, on ne fait pas ce qu’on veut. Et qu’être un homme, c’est parfois assumer la folie des autres hommes.

La manière de donner vaut mieux que ce que l’on donne.

P.S. Le geste simple que vous pourriez faire aujourd’hui ?

Marchez jusqu’au monument aux morts de votre commune, et relisez les noms qui y sont gravés. Grâce à vous, ces hommes au sort peu enviable échapperont quelques secondes à l’oubli.

Sources :

Merci de ne poser aucune question d’ordre médical, auxquelles nous ne serions pas habilités à répondre.

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Breteau Annie
Invité
Breteau Annie

Merci pour ce beau texte. J’irai à la messe ce matin pour prier pour ces hommes qui ont donné leur vie. Et prier pour la paix. Que Dieu vous bénisse!

Yuguero
Invité
Yuguero

Très joli et très vrai !

Michetti Di Benedetto
Invité
Michetti Di Benedetto

Magnifique article du début à la fin , ce caporal est un homme bien et ses soldats ont eu de la chance ,si je puis m’exprimer ainsi de l’avoir , de faire route avec lui .
L’horreur de la guerre me blesse dans ma chair . Ma mère était de Perriers dans la Manche , elle a vécu la guerre et l’exode , elle était née en 1936 et a été dépressive toute sa vie et a fini par se suicider en 1992. La guerre n’y était pas pour rien …

Isabelle DUBREUIL
Invité

Très bel article, sur l’humanité, la responsabilité, la lucidité et le courage. Mais pourquoi attendre le 11 novembre pour rendre hommage à ces hommes, il suffit de lire leur nom sur les monuments aux morts de temps en temps tout au long de l’année dans nos villes et villages ou lors de promenades touristiques.

Dominique
Invité
Dominique

Très poignant votre article. Bravo 👏

Jean Yves Briend
Invité

J’aime votre article, sincère qui me fait penser à ces hommes qui se sont battu pour notre liberté, maintenant on voudrait nou faire croire le contraire avec des manifestations de terroristes qui se permettent de traiter les patriotes de fachos et de dire que nous sommes la haine alors que le sang qu’ils ont fait couler au bataclan et ailleurs est encore chaud….

V Ruil
Invité
V Ruil

Et où peut on lire ces carnets ?
C’est intéressant et poignant
Merci

Frédéric Forge
Editor
Frédéric Forge

Bonjour Valou

Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918, éditions La Découverte

Très cordialement

Christine PERRIER
Invité
Christine PERRIER

Merci pour ce message
Cette année je serai encore plus proches des soldats disparus

HEMART-MATHIEU Arlette
Invité
HEMART-MATHIEU Arlette

Cher Monsieur, Mon grand-père est revenu avec une plaie de baïonnette dans la région du foie. Pour essayer de s’en sortir et payer la morphine à son retour il a fabriqué des allumettes alors que dans le faubourg du village les voisins l’entendaient crier, les douleurs étant devenues insupportables, ce qui n’empêcha pas de lui ôter la vie quelques mois plus tard. Plus tard ma grand’mère perd un enfant à la seconde guerre mondiale. Sa retraite de veuve de guerre ne lui a pas suffi : elle s’est suicidée de chagrin et ma mère sa fille perd son petit garçon… Lire la suite »

Julie
Invité
Julie

Très beau texte qui devrait figurer dans les manuels scolaires pour rafraîchir la mémoire de nos enfants et parfois des parents. Rien n est plus absurde qu’ une guerre. j en profiterai pour m arreter devant la stele de mon village..Merci à vous de nous faire partager vos connaissances.
Cordialement

Derrien
Invité
Derrien

Profond respect à ces hommes morts en enfer. Merci pour vos articles.

Iker
Invité
Iker

Bonjour Frédéric….. Merci pour cet article qui m’a remué profondément…. Je n’ai pas connu mes grand-pères qui sont morts tous les deux pendant cette guerre qui comme toutes les autres guerres ne sert que les intérêts de certaines personnes…,. Et pour ce qui est de saluer les morts de cette guerre et de la deuxième , lors de mes promenades au bois de Boulogne à côté de Paris je passe souvent et presque tous les jours même, sur un chemin qui s’appelle chemin des réservoirs et à cet endroit il y a un monument qui est dédié à 36 gamins,… Lire la suite »

H.Guillaume
Invité
H.Guillaume

Merci de cet épisode vrai d’un moment douloureux de notre histoire . Agée de 93 ans , j’etais ado pendant la dernière guerre . Malheureusement , des  » non témoins  » ont tendance souvent à refaire l’histoire comme dans un film , les bons d’un côté et les mauvais de l’autre , sans vouloir entendre les souvenirs  » anecdotiques  » et vécus des survivants qui commencent à etre de moins en moins nombreux …

Bonnet
Invité
Bonnet

Bonjour monsieur : j’ai lu beaucoup de livres sur la grande guerre de 14-18 , et votre mot est un condensé de tous ces livres . Mon grand-père a fait la guerre 14 18 et il ne m’a jamais rien dit de ce qu’il avait vécu , mais en lisant tous ces livres j’ai compris son silence.

Robert
Invité
Robert

Un grand merci pour cette lettre pleine d’émotions et surtout de nous rappeler que tous ces hommes ont souffert pour notre liberté
Bravo quel mérite ce caporal
Respect

Serge Passini
Invité
Serge Passini

En ces temps de grandes folies, être un(e) homme(femme), c’est justement de pas les accepter et proposer autres choses…
Cette conclusion est inadaptée à ce que nous vivons actuellement.

francis BOULOGNE
Invité
francis BOULOGNE

félicitations … impossible de ne pas laisser couler un larme … que faire pour que ça ne se reproduise plus ?

JEAN -JACQUES GILLES
Invité

Cet soldat était un homme magnifique, merci de l’avoir mit un lumière, il faudrait ce rappeler la phrase de M Clemenceau : nous avons cru nous battre pour la patrie, nous l’avons fait pour les industriels.  » de mémoire »
J J Gilles

Michtoule
Invité
Michtoule

Merci beaucoup Frédéric de nous faire connaître ces précieux carnets, leur spontanéité, leur vérité, leurs réflexions si justes sur la réalité des grands mots: héroïsme, Patrie etc et sur l’absurdité de la guerre.

pierre jean you
Invité

Merci Frederic pour cette article qui va droit au coeur

Bennet
Invité
Bennet

Bonjour, mon grand père maternel a fait la guerre de 14 et il a été blessé à Verdun. La seule chose qu’il m’a dit,  » j’ai eu de la chance d’avoir un capitaine humain et qui je crois m’aimait bien. Il me disait toujours souviens toi petit au coup de sifflet tu pars le premier, c’est ta seule chance de rester vivant ».

Delmer martine
Invité
Delmer martine

Je suis allée aumonument de ville Et j y passe très souvent aussi votre histoire m a fait me souvenir du film joyeux noel avec cette trêve d un jour entre soldats ennemis mais des hommes avant tout et comme vous le dites justement qui n avaient jamais voulu cela mais la réflexion de la fin :être un homme c est aussi assumer la folie d autres hommes est particulièrement vrai et toujours d actualité dans la vie d aujourd’hui même si nous vivons loin de la guerre d autres combats tous les jours nous y oblige Ne pas oublier… Lire la suite »

Lionel
Invité

MERCI pour ce joli texte. Soyez béni.
A notre prière du déjeuner de ce jour,
j’ai demandé à toute notre famille de penser aux enfants de notre patrie qui nous ont quitté durant ce conflit de 4 années.
Que toutes ces âmes reposent en PAIX.

Philippe GOMEZ
Invité

Très bel article sur les soldats de la ‘Grande Guerre ». J’ai noté la référence pour acheter ce journal d’un simple combattant.
Merci de l’avoir publié ce jour de souvenir du 11 novembre.

jean-paul
Invité
jean-paul

merci pour ce texte émouvant , je suis allé à la cérémonie du monument aux morts de ma ville ce matin, je me sens redevable vis à vis de ces hommes qui sont tombés pour défendre leur pays et notre liberté, je ne peux m’empêcher de partager l’état d’esprit de ce soldat, sa colère, contre souvent l’absurdité de leur hiérarchie qui les faisait charger contre les lignes ennemies souvent pour en tirer une gloriole et sans aucun état d’âme vis à vis de ceux qui tombaient dans ces assauts.

Daniel-M
Invité
Daniel-M

J’aime beaucoup votre article, merci ! N’oublions pas cependant ce terme « chair à canon » qui explique à lui seul la stupidité de ceux qui décident et la tristesse de ceux qui subissent. C’est universel.

michel andre
Invité
michel andre

Bravo et Merci, un ancien combattant ……..

Auger
Invité
Auger

Mission accomplie 2 fois ce jour…

Monique Vollaro
Invité
Monique Vollaro

Bonjour  Très honnêtement,  je ne sais pas  par quel heureux hasard, je me suis abonnée à votre page santé. Au début,un peu sceptique, j’avoue avoir apprécié vos derniers articles, sur le lait, le sucre notamment ou sur le cancer. Vous êtes très pédagogue et vous savez aussi utiliser l’humour à bon escient, ce qui rend la lecture très agréable.  Mais ce dernier article sur le don de l’oeuf et l’attitude exemplaire de ce soldat de la grande guerre m’a particulièrement touché.  Mes grands-pères y ont participé et mon propre père a été prisonnier de guerre en 1940. Ce que vous… Lire la suite »

Hélène LEMAITRE
Invité
Hélène LEMAITRE

Simple et sublime.
En accord total avec mon opinion sur les guerres, déclenchées par quelques uns pour leurs intérêts particuliers, au mépris de la vie et du malheur des peuples.
Contre l’hypocrisie des termes « patrie », « bravoure », « héros », me semblent plus en phase avec la réalité les monuments aux morts pacifistes, tels que celui de Gentioux qui montre un écolier levant le poing et cette devise: « Maudite soit la guerre! »

Nadin - portelli.
Invité
Nadin - portelli.

On connaît bien le mature des poilus de la Marne et de Verdun mais presque rien sur les souffrances des soldats aussi héroïques de Salonique et des Dardanelles. Mon grand père y était avec ses frères mes grands oncles. Était – ce des soldats de sous catégorie?

Frédéric Forge
Editor
Frédéric Forge

Bonjour Odile

Bien sûr que non, mais les témoignages sont plus rares, je suppose. Si vous trouvez le journal d’un poilu de ces fronts, je m’engage à le lire !

Très cordialement

coqueret véronique
Invité
coqueret véronique

j’adore vos papiers
pleins de bon sens et d’humanité
encouragements à poursuivre

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