Dormir huit heures. Dans le noir complet. À la bonne température. Sans lumière bleue. Avec une montre connectée au poignet. Du magnésium avant le coucher. Et, pourquoi pas, la bouche soigneusement scotchée…
Cela vous semble absurde, eh bien, c’est pourtant une tendance qui se développe et que l’on nomme le sleepmaxxing, [1].
Cela nous vient, comme souvent, des réseaux sociaux… et cela consiste à optimiser son sommeil dans les moindres détails.
Jusqu’à l’obsession…
Le sommeil, nouveau terrain de la performance
L’idée de départ paraissait pourtant plutôt sympathique : puisque le sommeil est indispensable à notre santé, autant essayer de le rendre aussi réparateur que possible.
Mais le concept peut rapidement basculer vers une quête de performance contestable.
Car le sleepmaxxing ne se contente plus de recommander une bonne literie ou une chambre calme.
Il transforme parfois le dormeur en véritable ingénieur de sa nuit : température de la chambre calculée au degré près, fréquence cardiaque surveillée, durée du sommeil profond analysée, compléments alimentaires avalés avant le coucher, et même bouche scotchée pour éviter de respirer par la bouche.
Après les calories, les pas quotidiens, la fréquence cardiaque et les performances sportives, voici donc venu le temps de mesurer… notre sommeil.
Les montres et bracelets connectés ont largement contribué à cette évolution.
Résultat pour les angoissés du sommeil : une personne se réveille en pleine forme mais découvre que sa montre lui annonce seulement 47 minutes de sommeil profond. Elle commence alors à s’inquiéter.
Elle cherche ce qui n’a pas fonctionné, modifie son rituel du soir, consulte davantage son application… et se couche finalement avec une question dans la tête : « Est-ce que je vais suffisamment bien dormir cette nuit ? »
Or, l’inquiétude est précisément l’une des meilleures façons de perturber l’endormissement.
Voilà tout le paradoxe du sleepmaxxing.
Mouth taping : faut-il vraiment dormir la bouche scotchée ?
C’est probablement l’une des pratiques les plus étonnantes de cette mode.
Le principe est simple : placer une bande adhésive sur les lèvres avant de dormir afin de favoriser la respiration nasale.
C’est ce qu’on appelle le mouth taping.
La respiration par le nez possède effectivement de nombreux avantages physiologiques et, chez certaines personnes, le fait de respirer habituellement par la bouche peut être associé à différents problèmes (sécheresse buccale, mauvaise haleine, ronflements). Mais cela ne signifie pas que scotcher ses lèvres pendant la nuit constitue une méthode adaptée pour mieux dormir.
Les preuves scientifiques concernant cette pratique chez les personnes sans problème respiratoire restent limitées.
Plus embêtant : la méthode n’est pas anodine : chez une personne souffrant d’obstruction nasale, de congestion importante, de certains troubles respiratoires ou d’apnée du sommeil, empêcher volontairement la bouche de s’ouvrir peut être une très mauvaise idée.
Si une personne ronfle fortement, se réveille avec une sensation d’étouffement, présente des pauses respiratoires observées par son entourage ou souffre d’une somnolence importante dans la journée, le sujet n’est plus celui d’une astuce TikTok.
Mieux vaut se référer à un avis médical.
Une chambre froide, mais pas glaciale !
Sur un point, les adeptes du sleepmaxxing ont plutôt raison : la température de l’environnement joue un rôle important dans le sommeil.
Au moment de s’endormir, la température centrale du corps diminue naturellement. Une chambre trop chaude peut donc rendre l’endormissement plus difficile et perturber la qualité du sommeil.
Mais là encore, inutile de transformer sa chambre en chambre froide.
Une température fraîche, une bonne ventilation et une literie adaptée (qui laisse respirer) suffisent généralement.
L’objectif n’est pas de grelotter sous la couette, mais de permettre au corps de perdre naturellement un peu de chaleur.
D’ailleurs, le mieux reste de prendre une douche ou un bain chaud avant le coucher.
Cela peut sembler paradoxal mais après la chaleur, la vasodilatation cutanée favorise ensuite la dissipation de chaleur corporelle, ce qui peut faciliter l’endormissement chez certaines personnes.
Le sleepmaxxing adore les chiffres précis. Le sommeil, lui, aime surtout le confort et le bon sens !
Magnésium et mélatonine : les complément vedettes
Ces deux compléments occupent une place de choix dans les routines nocturnes proposées sur les réseaux sociaux.
Le magnésium intervient dans de nombreuses fonctions physiologiques, notamment dans la détente neuromusculaire. Une alimentation équilibrée permet généralement d’en couvrir les besoins, et une carence peut évidemment avoir des conséquences.
En revanche, cela ne signifie pas qu’une supplémentation en magnésium améliore systématiquement le sommeil de tout le monde.
Certaines études suggèrent un intérêt potentiel, notamment chez certaines personnes présentant un apport insuffisant, mais le magnésium n’est en aucun cas un somnifère naturel qui conviendra à tous[2].
Et attention aux doses élevées : les compléments de magnésium peuvent notamment provoquer des troubles digestifs (pas terrible pour le sommeil…) et certaines formes sont déconseillées en cas d’insuffisance rénale.
Quant à la mélatonine, c’est probablement le complément alimentaire le plus emblématique du sleepmaxxing.
Présentée comme une manière naturelle de s’endormir plus rapidement, elle mérite pourtant mieux qu’une utilisation automatique. Cette hormone produite naturellement par l’organisme joue avant tout le rôle de signal biologique de la nuit.
Des études montrent qu’une supplémentation peut réduire modestement le temps nécessaire pour s’endormir et augmenter légèrement la durée totale du sommeil, mais les recommandations de l’American Academy of Sleep Medicine restent défavorables à son emploi systématique dans l’insomnie chronique de l’adulte[3], car elle ne résout pas le problème de fond !
La mélatonine est intéressante dans des cas bien particuliers, lorsque le problème vient de l’horloge biologique elle-même : décalage horaire ou horaires de travail atypiques.
La logique la plus raisonnable est donc très simple : corriger un éventuel déficit ou une situation personnelle particulière plutôt que multiplier les compléments sans raison.
Des astuces pour le moins insolites…
Sur Internet circulent quantité de techniques farfelues destinées à provoquer rapidement le sommeil.
L’une d’elles consiste à cligner volontairement des yeux très rapidement pendant environ une minute. L’idée est que cette répétition fatiguerait les muscles oculaires et favoriserait ensuite l’endormissement.
Le problème ? Cette méthode est beaucoup plus populaire sur les réseaux sociaux que solidement démontrée par la recherche clinique.
J’ai moi-même essayé et, ô surprise, je n’ai eu aucun résultat…
Cela ne signifie pas nécessairement qu’elle est dangereuse. Si elle vous détend et ne provoque aucune gêne, pourquoi ne pas tenter le coup ? Mais il faut la considérer pour ce qu’elle est : une astuce expérimentale.
D’autres techniques sont plus intéressantes parce qu’elles reposent sur des mécanismes plausibles : respiration lente, relaxation musculaire progressive, visualisation mentale, lecture d’un livre papier (oui, oui, il y en a encore !) ou routine calme et répétitive.
Et LA règle utile : ne pas essayer de s’endormir à tout prix.
Lorsque le cerveau transforme le sommeil en objectif à atteindre, celui-ci peut devenir une épreuve.
On regarde l’horloge, on calcule le nombre d’heures restantes, on vérifie son rythme cardiaque, on anticipe déjà la fatigue du lendemain.
Le piège des trackers : quand la montre vous empêche de dormir
Les objets connectés peuvent être utiles. Ils permettent notamment d’observer des habitudes : heure approximative du coucher, durée de sommeil, régularité des horaires.
Mais leurs données doivent être interprétées de façon raisonnable.
La précision des différentes phases de sommeil estimées par une montre est notamment bien inférieure à celle d’une polysomnographie réalisée en laboratoire, qui mesure directement plusieurs paramètres physiologiques[4].
Et surtout, il existe une question essentielle : comment vous sentez-vous ?
Une montre peut afficher une nuit « médiocre » alors que vous vous sentez parfaitement reposé. À l’inverse, elle peut afficher une durée de sommeil impressionnante alors que vous êtes épuisé.
Le sommeil n’est pas seulement une succession de chiffres.
Et si le meilleur sleepmaxxing consistait à ne pas trop y penser ?
Une grande partie des conseils du sleepmaxxing partent d’une bonne intention : conserver des horaires réguliers, éviter la lumière intense le soir, limiter les excitants tardifs, pratiquer une activité physique, maintenir une chambre calme et fraîche, et respecter ses besoins de sommeil.
Mais il ne faut pas perdre de vue que le sommeil est une fonction qui supporte mal la contrainte.
On ne peut pas commander au cerveau : « Maintenant, dors profondément pendant 8 h 37. »
Le sommeil est un processus biologique largement automatique. Il apparaît lorsque les conditions physiologiques et environnementales sont favorables. On peut lui donner un terrain propice, mais difficilement lui imposer un cahier des charges.
Avant de se lancer à corps perdu dans cette mode, mieux vaut commencer par les fondamentaux que nous avons évoqués, notamment une routine apaisante le soir.
Et si le sommeil reste mauvais malgré ces mesures, il faut chercher pourquoi plutôt que chercher à forcer les choses tête baissée.
Ronflements importants, pauses respiratoires, insomnie persistante, réveils fréquents, jambes impatientes, somnolence diurne ou fatigue chronique peuvent signaler un véritable trouble du sommeil qui mérite une prise en charge.
Finalement, le meilleur sleepmaxxing serait peut-être le plus simple : cesser de vouloir être un champion du sommeil.
Dormir n’est pas une compétition.
Avez-vous des problèmes de sommeil ?
Cela vous a-t-il mené à expérimenter des techniques extrêmes ?
Quelles solutions avez-vous trouvé ?

