Vous vous souvenez d’Amma ?
De son vrai nom Mata Amritanandamayi, cette femme, originaire d’Inde, est devenue célèbre dans le monde entier pour une pratique aussi simple qu’ancienne : prendre les gens dans ses bras.
Depuis plusieurs décennies, cette guide spirituelle accueille ceux qui viennent à elle en leur offrant son darshan, une longue étreinte maternelle.
Amma aurait ainsi étreint plus de 40 millions de personnes dans le monde ! [1]
Bien avant que les études scientifiques ne s’intéressent aux effets physiologiques du contact, Amma avait compris quelque chose d’essentiel : donner de l’amour, de la tendresse, est un soin.
Son succès a largement contribué à populariser la culture des free hugs, ces « câlins gratuits » proposés spontanément dans les rues et les lieux publics. Une idée qui peut paraître naïve, voire un peu extravagante. Et pourtant…
Chacun dans sa bulle
Se toucher n’est pas un simple geste affectueux. Il constitue l’un des premiers moyens de communication de l’être humain. Avant même de comprendre les mots, le nouveau-né découvre le monde à travers la peau : la chaleur du corps maternel, la pression d’une main, les bercements et les caresses.
Nous pouvons vivre sans smartphone. Nous pouvons même passer quelques jours sans parler. Mais nous ne sommes pas biologiquement conçus pour vivre durablement sans contact humain.
Et c’est précisément ce que notre époque est en train d’oublier.
Regardez autour de vous dans une rame de métro, une salle d’attente ou un café. Des dizaines de personnes sont physiquement réunies, mais chacune semble vivre dans une petite bulle.
Les yeux sont rivés sur un écran. On échange des messages avec quelqu’un qui se trouve parfois à plusieurs centaines de kilomètres, tout en ignorant presque la personne assise juste à côté.
Le smartphone a formidablement facilité la communication. Mais il a aussi créé une situation paradoxale : nous n’avons jamais été aussi connectés et, à la fois autant… déconnectés.
Un message remplace une conversation. Un « like » remplace parfois une marque d’affection. Un emoji représentant un cœur se substitue à une main posée sur l’épaule.
Or, notre cerveau ne traite pas ces expériences de la même manière.
La main d’un proche qui serre la nôtre lorsque nous sommes anxieux ne « dit » rien au sens linguistique du terme. Pourtant, elle peut nous rassurer immédiatement.
Une étreinte après une mauvaise nouvelle ne résout évidemment pas le problème. Mais elle peut modifier la manière dont notre organisme le vit.
C’est là que le toucher devient extrêmement intéressant et important pour la santé.
Puis est arrivé le Covid…
Il y a eu, dans notre histoire récente, une expérience collective particulièrement révélatrice : la pandémie de Covid-19.
Pendant des mois, le contact physique est devenu suspect.
Il fallait garder ses distances, éviter de se serrer la main, ne plus s’embrasser, limiter les visites, rester chez soi, porter un masque, ou encore ne pas s’approcher des personnes vulnérables.
Les gestes les plus banals de la vie sociale se sont soudain transformés en comportements potentiellement dangereux.
Nous en payons encore les conséquences.
Pour la première fois à une telle échelle, des milliards de personnes ont vécu une forme de privation sociale.
Une culture de la méfiance s’est installée : le danger c’est l’autre.
Songez que des personnes vivant seules ont passé des semaines sans contact physique avec un autre être humain.
Les études réalisées pendant cette période ont effectivement documenté une augmentation ou une aggravation de la solitude et de l’isolement social, phénomènes associés à de nombreux problèmes de santé mentale et physique. [2]
Car le problème est que le corps, lui, continue d’avoir besoin de proximité, de chaleur, de présence et de contact.
Notre peau possède un langage
La peau est notre plus grand organe, et c’est beaucoup plus qu’une simple enveloppe destinée à protéger notre organisme.
Elle est avant tout un extraordinaire système sensoriel.
Lorsque quelqu’un nous caresse doucement le bras ou nous câline, des récepteurs spécialisés (les fibres C-tactiles) transmettent des informations au système nerveux.
Contrairement au toucher qui nous permet simplement de savoir qu’un objet est chaud, froid, rugueux ou lisse, le toucher affectif possède une dimension émotionnelle. Il nous informe en quelque sorte : je suis en sécurité, quelqu’un est là, je suis en relation avec lui.
Les fibres C-tactiles répondent notamment à des caresses lentes et douces, et leur activité est associée à la sensation de plaisir et de proximité sociale.
Cette communication silencieuse atteint directement les circuits cérébraux impliqués dans les émotions et la régulation du stress.
Le câlin ne fait pas que du bien au moral
Les chercheurs commencent à mesurer précisément ce phénomène.
En 2024, une vaste revue systématique et méta-analyse publiée dans Nature Human Behaviour a regroupé les données de 137 études portant sur près de 13 000 personnes. Les chercheurs ont analysé différents types d’interventions impliquant le toucher et leurs effets sur la santé. [3]
Ils ont découvert que, chez l’adulte, les interventions tactiles étaient associées à une diminution de l’anxiété, des symptômes dépressifs et de la fatigue. Les chercheurs observaient également des effets sur le cortisol, l’une des principales hormones impliquées dans la réponse au stress.
Cela est dû notamment à l’ocytocine, que vous connaissez sûrement. Cette hormone joue un rôle dans l’attachement, les relations sociales, la reproduction et certains comportements de soin.
En gros, le toucher participe à une forme de co-régulation : notre système nerveux est influencé par la présence rassurante d’un autre être humain.
C’est particulièrement évident chez le nourrisson.
Un bébé ne sait pas encore se calmer seul. Il dépend largement de l’adulte pour réguler sa température, son rythme, son état émotionnel et son niveau d’activation. Le contact, le bercement, la voix et la chaleur corporelle participent à cette régulation.
En plus de son impact sur le psychisme, le toucher agit aussi au niveau physiologique, en apaisant la douleur de manière mesurable !
Cela rappelle d’ailleurs un réflexe que nous avons tous : se frotter l’endroit où nous venons de nous cogner.
Le cerveau reçoit alors simultanément différentes informations sensorielles qui peuvent modifier la perception douloureuse. Le toucher n’efface évidemment pas une blessure, mais il peut contribuer à moduler la manière dont le cerveau interprète les signaux provenant du corps.
Le massage est un autre exemple : les pressions, le rythme, la chaleur et l’attention dans le cadre d’une relation humaine aident à réduire les douleurs.
Et si nous souffrions de « faim de peau » ?
Connaissez-vous cette expression : la faim de peau ?
Je l’ai entendue récemment au hasard d’une discussion et elle m’a particulièrement interpellé.
Elle désigne le besoin de contact physique et le malaise que certaines personnes peuvent ressentir lorsqu’elles en sont durablement privées.
L’expression est parlante parce qu’elle rapproche le toucher d’un besoin fondamental.
Nous connaissons la faim alimentaire. Nous connaissons la soif. Nous savons ce que produit le manque de sommeil.
Mais nous parlons beaucoup moins du manque de contact.
Pourtant, certaines personnes vivent des journées entières sans être touchées, qu’il s’agisse d’une personne âgée et/ou célibataire…
Nous pouvons avoir des centaines de contacts numériques et presque aucun contact physique.
Réapprenons à nous toucher
Cela peut commencer très simplement.
Nous n’avons pas besoin d’une nouvelle application pour améliorer notre bien-être. Nous avons uniquement besoin de réactiver quelques gestes naturels que nous connaissons déjà.
Embrasser réellement les personnes que nous aimons plutôt que de leur envoyer un cœur par message. Prendre son enfant dans les bras. Tenir la main de son conjoint en regardant un film.
Poser affectueusement la main sur l’épaule d’un ami. Masser les épaules d’un proche. S’asseoir près d’une personne âgée et lui tenir la main.
Et pourquoi ne pas redécouvrir les massages ? Pas nécessairement dans un cadre luxueux ou coûteux. Quelques minutes de massage des mains, des épaules ou du dos peuvent devenir un véritable rituel de connexion.
Le toucher n’a pas besoin d’être spectaculaire. Il a surtout besoin d’être sincère.
Attention cependant : défendre l’importance du toucher ne signifie évidemment pas que nous devons toucher tout le monde.
Un contact physique n’est bénéfique que lorsqu’il est consenti, approprié et vécu comme sécurisant.
Le même geste peut être réconfortant pour une personne et extrêmement désagréable pour une autre.
Le contexte, la relation, la culture, l’histoire personnelle et les préférences individuelles comptent énormément.
Avez-vous parfois la sensation de manquer de contact physique ?

