Big Pharma : l’histoire secrète d’une industrie
Pour les uns, l’industrie pharmaceutique représente la solution à tous les problèmes de santé. Pour les autres, elle symbolise une course au profit, l’influence des laboratoires sur les médecins et les décideurs politiques, au détriment des malades.
L’industrie pharmaceutique a produit des médicaments qui ont sauvé des millions de vies.
Je pense par exemple à l’insuline pour les diabétiques, les antibiotiques ou encore la pénicilline.
Mais elle est également devenue un secteur économique extrêmement puissant, dont les intérêts conduisent parfois à des situations préoccupantes.
Pour comprendre cette situation préoccupante, il faut remonter à l’origine de cette industrie.
Des officines artisanales à l’industrie mondiale
Pendant des siècles, le médicament est affaire d’apothicaires.
Les remèdes sont préparés à partir de plantes, de minéraux ou de substances animales. La production reste locale et les recettes sont souvent transmises de génération en génération.
Au XIXe siècle, tout change.
Les progrès de la chimie permettent progressivement d’isoler et de purifier les principes actifs présents dans les plantes.
C’est une avancée majeure qui va radicalement changer la façon de concevoir et de préparer les médicaments.
La morphine, le quinquina et d’autres substances peuvent désormais être produites de manière beaucoup plus standardisée et à grande échelle.
Dans le même temps, l’essor de la chimie industrielle donne naissance à de nouvelles molécules synthétiques.
Des entreprises qui deviendront de véritables géants apparaissent à cette époque. Merck, par exemple, trouve ses origines dans une pharmacie fondée à Darmstadt au XVIIe siècle, avant de se lancer dans la production à grande échelle de substances pharmaceutiques au XIXe siècle.[1]
D’autres groupes sont issus de l’industrie chimique et des colorants.
Je pense à Bayer, fondé en Allemagne en 1863 comme fabricant de colorants avant de développer progressivement une activité pharmaceutique et un important système de recherche industrielle.
Son produit phare, l’aspirine, arrive sur le marché en 1899.[2]
Progressivement, le médicament n’est plus seulement un produit préparé par un pharmacien pour un patient. Il devient un produit industriel, standardisé, conditionné, brevetable et commercialisable sur des marchés de plus en plus vastes.
C’est la naissance du modèle pharmaceutique moderne.
Quand la recherche devient un avantage industriel
La grande révolution suivante est celle du laboratoire de recherche.
À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, certaines entreprises recrutent des chimistes et des biologistes, créent leurs propres laboratoires et cherchent à découvrir de nouvelles molécules.
Bayer constitue un exemple particulièrement révélateur : l’entreprise développe très tôt une capacité de recherche industrielle importante et transforme progressivement la découverte scientifique en produits commerciaux.
Le principe est simple : investir dans la recherche pour découvrir une molécule, la protéger juridiquement, la produire et la vendre.
Mais la recherche pharmaceutique coûte cher et comporte des risques considérables. Des milliers de molécules peuvent être étudiées avant qu’une seule ne devienne un médicament commercialisable.
C’est ici qu’intervient le brevet.
Le brevet accorde à son détenteur un monopole temporaire sur l’exploitation d’une invention. L’idée en soi n’est pas condamnable : si une entreprise investit des sommes importantes pour développer un médicament, elle doit pouvoir espérer récupérer son investissement et financer de nouvelles recherches.
Le hic, c’est que le laboratoire qui possède le brevet bénéficie du monopole pour l’exploitation de sa molécule et cela ouvre la porte à des dérives (notamment sur les prix pratiqués).
Il n’aura pas de concurrence jusqu’à ce que le brevet tombe dans le domaine public ou soit racheté.
Seulement alors, la concurrence des médicaments génériques pourra faire fortement baisser les prix.
Après 1945 : l’explosion de Big Pharma
Après la Seconde Guerre mondiale, l’industrie pharmaceutique change d’échelle.
Les antibiotiques, les hormones, les vaccins, les médicaments cardiovasculaires et les psychotropes ouvrent des marchés considérables. Les systèmes de protection sociale se développent parallèlement dans de nombreux pays occidentaux.
Un phénomène inédit apparaît : l’État devient lui-même un immense acheteur de médicaments.
La santé n’est plus uniquement une relation entre un médecin, un pharmacien et un patient. Elle devient un système économique complexe dans lequel interviennent les laboratoires, les assurances, les caisses publiques, les autorités sanitaires et les gouvernements.
Pour les entreprises pharmaceutiques, les décisions politiques deviennent donc déterminantes.
Aujourd’hui, dans l’Union européenne, environ 70 % des dépenses de médicaments de ville sont financées par les gouvernements et les régimes d’assurance obligatoires ; en France, en Allemagne et en Irlande, cette proportion dépasse 80 %.[3]
Une modification de la durée d’un brevet par l’état peut représenter des milliards d’euros. Une nouvelle réglementation peut accélérer ou ralentir l’autorisation d’un médicament. Une décision concernant le remboursement peut faire ou défaire un marché.
Dès lors, défendre ses intérêts auprès des pouvoirs publics devient une activité stratégique. C’est ce que l’on appelle le lobbying.
Cependant, dans le domaine de la santé, l’enjeu est particulier : derrière une décision économique se trouve potentiellement la vie ou la santé de millions de personnes.
Un système à la dérive
Un éclairage critique datant de 2003, rédigé par Philippe Rivière et publié dans Le Monde diplomatique, me semble assez représentatif des dérives qui découlent de ce système.[4]
Dans son article, Rivière s’intéresse notamment aux relations entre laboratoires et médecins.
L’industrie pharmaceutique entretient historiquement des relations étroites avec le monde médical : visiteurs médicaux, congrès, formations, études cliniques, sociétés savantes, publications scientifiques ou collaborations de recherche.
Ces relations peuvent être utiles, mais elles peuvent aussi créer des conflits d’intérêts.
Comment garantir l’indépendance de la décision médicale lorsque l’information disponible est en partie produite ou financée par les acteurs qui ont intérêt à ce qu’un médicament soit prescrit ?
Le problème ne concerne pas uniquement la publicité directement destinée au grand public. Rivière soulignait déjà la place considérable occupée par les laboratoires dans la presse médicale, la formation et les congrès professionnels.
Un autre aspect soulevé dans l’article mérite particulièrement l’attention : l’argent en jeu n’oriente-t-il pas la recherche ?
En d’autres termes : certaines maladies moins rentables sont-elles laissées de côté ?
Rivière prend notamment l’exemple des maladies touchant principalement les populations pauvres des pays du Sud.
Lorsqu’une maladie concerne des populations disposant d’un faible pouvoir d’achat, le marché potentiel est limité et développer de nouveaux traitements n’est pas une priorité.
À l’inverse, les médicaments susceptibles de devenir des « must », c’est-à-dire des produits générant des chiffres d’affaires considérables, peuvent bénéficier de moyens de recherche et surtout de promotions beaucoup plus importantes.
Parle-t-on encore de santé ?
Rivière rapporte également l’histoire de la Dre Nancy Olivieri, chercheuse à Toronto, dont les travaux portaient sur la défériprone, un traitement potentiel de la surcharge en fer chez des patients atteints de thalassémie.
Au cours des essais, la chercheuse s’inquiète d’un possible risque hépatique. Elle souhaite alors informer ses patients de ces inquiétudes. Le laboratoire met fin à son contrat et invoque notamment une clause de confidentialité. Olivieri décide malgré tout de présenter ses résultats. L’affaire donnera lieu à plusieurs années de conflit avant qu’elle ne soit finalement réintégrée dans son service…
Cet épisode pose une question essentielle à toute recherche financée par un acteur privé :
Que se passe-t-il lorsque les résultats d’une étude deviennent gênants pour celui qui la finance ?
L’article de Rivière a plus de vingt ans, mais ce qu’il relate demeure pertinent (même si certaines réglementations ont évolué).
Dans le domaine de la santé, l’influence ne passe pas toujours par un ordre donné à un médecin ou par un chèque remis à un responsable politique. Elle peut être beaucoup plus diffuse : financer une étude, soutenir un congrès, produire une documentation scientifique, participer à un groupe d’experts, communiquer auprès des professionnels ou contribuer à définir les priorités de recherche.
La grande question demeure : comment organiser le système de santé pour que suffisamment de contre-pouvoirs, de transparence et d’expertise indépendante garantissent l’intérêt sanitaire avant l’intérêt financier ?
L’industrie pharmaceutique a permis de transformer des découvertes en traitements standardisés, reproductibles et accessibles à des populations entières.
Mais cette puissance impose une responsabilité particulière.
Car le médicament n’est pas une marchandise comme les autres.
Un traitement peut déterminer si une personne vivra ou mourra, souffrira ou non, retrouvera ou non son autonomie.
La question n’est donc pas de supprimer tout dialogue entre industrie, médecins et pouvoir public.
Elle consiste à rendre ce dialogue profitable à tous avec pour unique priorité la santé.
Pensez-vous, comme moi, qu’il faille revoir le système de santé en profondeur ?
Que proposeriez-vous pour mettre un frein à tous ces conflits d’intérêts ?

