Un peu partout en France, les agriculteurs se mobilisent pour dénoncer leur situation qu’ils jugent comme étant de plus en plus précaire.
Leur voix perdue dans le brouhaha de violence, de haine, de radicalisation, de menaces, de conflits et de scandales qui déchirent le monde pourrait passer inaperçue.
Pourtant, ce qui se joue derrière les processions de tracteurs et les actions coup de poing est d’une importance capitale.
Il s’agit ni plus ni moins de l’avenir écologique de notre planète et de ce qui va se retrouver dans nos assiettes à l’avenir.
Autant dire que c’est un enjeu majeur de santé publique.
Un serpent de mer au cœur des débats
L’histoire entre l’Union européenne et le Mercosur (une vaste zone de libre circulation des biens en Amérique latine) — qui regroupe l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay — ne date pas d’hier.
Les deux parties négocient un accord de libre-échange depuis 1999 !
Après plus de vingt ans de discussions, l’accord est aujourd’hui en passe d’être signé.
Le vendredi 9 janvier à Bruxelles, l’Union européenne a donné son feu vert à la poursuite du processus, malgré l’opposition de plusieurs États membres, dont la France, l’Irlande, la Pologne, la Hongrie et l’Autriche.
L’objectif affiché de l’UE est clair : accéder plus largement à l’immense marché sud-américain afin d’y exporter ses produits industriels, notamment ceux du secteur automobile, pharmaceutique et de la haute technologie.
Pour les pays du Mercosur, l’enjeu est tout aussi stratégique : leur économie dépend beaucoup des exportations et le fait de pouvoir inonder le marché européen avec leurs produits agricoles est une aubaine presque vitale.
Concrètement, l’accord faciliterait l’entrée en Europe de grandes quantités de viande bovine, de volaille, de porc, de sucre, de riz, de miel et de soja sud-américains.
En contrepartie, l’UE exporterait davantage de voitures, de machines, de vins et de spiritueux.
Derrière cette logique commerciale, des conséquences préoccupantes devraient tous nous alerter.
Des normes agricoles profondément inégales
L’un des principaux points de friction concerne directement le monde agricole et par conséquent les consommateurs que nous sommes.
N’allez pas croire que nos agriculteurs en colère ne défendent que leurs propres intérêts (en l’occurrence leur rémunération), ils défendent aussi ce que j’ai coutume de mettre en avant comme étant la première forme de médecine : notre alimentation quotidienne.
En effet, la signature de cet accord ouvrirait grand les portes du marché européen à des denrées alimentaires produites selon des normes beaucoup moins strictes que celles imposées aux agriculteurs européens — et français en particulier.
Dans les pays du Mercosur, certaines pratiques agricoles restent autorisées alors qu’elles sont interdites en Europe depuis des années, voire des décennies[1] :
- l’utilisation d’antibiotiques comme activateurs de croissance,
- certaines variétés issues de la transgenèse,
- les farines animales,
- des molécules chimiques jugées dangereuses,
- la culture de céréales génétiquement modifiées.
La mobilisation agricole dénonce donc de façon légitime une concurrence profondément injuste : comment rivaliser avec des denrées importées moins chères, produites dans des conditions environnementales et sociales bien moins exigeantes ?
De multiples conséquences
« Le traité avec le Mercosur est profondément dévastateur pour la paysannerie, la santé des consommateurs, les écosystèmes et le climat », affirme Greenpeace.
Le fait de fermer les yeux sur ces pratiques (voire de les encourager en signant l’accord) pose de nombreuses questions :
Quid de la santé publique, de l’environnement, du climat ou de la biodiversité ?
Quid des conséquences sanitaires pour les populations locales, notamment pour les travailleurs agricoles et les riverains des plantations ?
Songez qu’au Brésil, plus de 7 200 décès dus à des empoisonnements aux pesticides ont été recensés entre 2008 et 2017, selon les statistiques officielles[2]…
L’augmentation massive des échanges transatlantiques entraînera mécaniquement une hausse des émissions de gaz à effet de serre liées au transport, alors même que ce secteur est déjà l’un des premiers émetteurs mondiaux.
Selon certaines estimations, les importations de bœuf en provenance du Mercosur pourraient augmenter de 63,7 % d’ici 2032 !
À terme, il pourrait être moins coûteux d’importer de la viande produite au détriment des forêts sud-américaines que d’acheter de la viande issue des élevages français.
La déforestation au profit de terres cultivables que va engendrer la demande grandissante va également mettre en péril un écosystème déjà bien fragilisé, ce qui risque là aussi d’avoir de grandes conséquences sur le climat.
Autre aberration : on tend à vouloir interdire la vente de voitures thermiques neuves en Europe pour des raisons climatiques, mais l’accord prévoit qu’elles puissent être exportées vers les pays du Mercosur.
Incroyable mais vrai…
Lorsque les contradictions deviennent insoutenables …
L’agriculture française et européenne imposent, à juste titre, des normes sanitaires et environnementales exigeantes aux agriculteurs.
Une simple comparaison avec les pratiques des années 1990 permet de mesurer l’ampleur des progrès réalisés : abandon de nombreuses molécules chimiques, meilleure prise en compte de la biodiversité, amélioration de l’alimentation du bétail, traçabilité renforcée.
Mais ces avancées ont un coût.
Elles impliquent de lourds investissements, des changements de pratiques, des périodes d’apprentissage pour un retour sur investissement souvent minime.
Un agriculteur respectueux de l’environnement n’est pas nécessairement mieux payé.
Le traité Mercosur pourrait encore accentuer le phénomène en inondant le marché européen de matières premières agricoles à bas coût.
Les filières concernées seraient confrontées à une concurrence directe, déloyale et destructrice.
L’hypocrisie du message envoyé aux agriculteurs est scandaleuse.
En somme, voici ce qu’on leur dit : « Messieurs nous vous invitons à faire tous les efforts nécessaires pour produire mieux, mais vous ne bénéficierez d’aucune protection face à la concurrence étrangère. Bon courage. »
La révolte gronde et c’est bien normal.
Aujourd’hui, en subissant de plein fouet les politiques européennes incohérentes, les agriculteurs français estiment avoir atteint un point de rupture.
Dans d’autres pays européens, comme l’Allemagne ou l’Espagne, l’accord est moins contesté.
Pourtant, sans une mobilisation à l’échelle européenne, peut-on espérer mettre fin à cette mascarade ?
Je crains que non, malheureusement.
Derrière le débat sur le Mercosur se joue une question fondamentale : quel modèle agricole voulons-nous défendre ?
Un modèle fondé sur la qualité, la santé, la protection de l’environnement et la souveraineté alimentaire, ou un modèle dicté par la seule logique du prix et de la compétitivité à court terme ?
Soutenir nos agriculteurs, ce n’est pas refuser le commerce international.
C’est refuser qu’il se fasse au détriment du climat, de la biodiversité, de la santé publique et de ceux qui nous nourrissent chaque jour.
Cette situation vous révolte autant que moi ? Dites-le en commentaire ! Quelles actions concrètes pourriez-vous mettre en place à votre échelle pour soutenir nos agriculteurs ? Ensemble, partageons nos idées et nos solutions.

