Une histoire où le remède et le poison se côtoient, voici ce que je vous propose aujourd’hui.
La médecine regorge d’histoires extraordinaires et j’avoue avoir un faible pour ces récits qui laissent parfois sans voix tant ils sont inattendus.
Une drogue peut être un poison, une substance récréative… ou un médicament.
La frontière entre ces trois catégories est parfois étonnamment mince.
Morphine, cocaïne, amphétamines, cannabis, kétamine : plusieurs substances aujourd’hui associées à la dépendance ou aux usages illicites ont aussi une histoire médicale.
Certaines ont même profondément transformé la médecine.
Cette histoire est faite de découvertes géniales, d’expériences parfois hasardeuses, de succès thérapeutiques, mais aussi de graves erreurs.
Passionnant !
L’opium : le premier grand médicament psychoactif
L’histoire commence probablement avec l’une des plus anciennes substances médicinales connues : l’opium, extrait du pavot.
Son usage remonte à plusieurs millénaires.
Les civilisations anciennes l’ont employé notamment contre la douleur, les troubles digestifs et pour favoriser le sommeil.
Mais l’opium avait un défaut majeur : sa composition et donc sa puissance variaient considérablement.
Deux préparations pouvaient produire des effets très différents.
Au début du XIXe siècle, un jeune pharmacien allemand, Friedrich Sertürner, franchit une étape décisive.
Il isole le principal principe actif de l’opium et lui donne le nom de morphine, en référence à Morphée, le dieu grec des rêves.
La médecine dispose désormais d’une molécule identifiable, reproductible et dosable.
La morphine devient rapidement un médicament majeur contre la douleur.
L’apparition de la seringue hypodermique au XIXe siècle facilite encore son administration.
Pendant la guerre de Sécession, elle est utilisée à grande échelle pour soulager les soldats blessés.
Mais le revers apparaît rapidement : dépendance et syndrome de sevrage.
L’histoire de la morphine contient déjà toute l’ambivalence de la pharmacologie moderne.
Une substance peut être extraordinairement efficace et, dans le même temps, extraordinairement dangereuse.
Le cas stupéfiant de l’héroïne
À la fin du XIXe siècle, les chimistes cherchent justement à améliorer les dérivés de la morphine.
En 1874, le chimiste anglais C. R. Alder Wright synthétise la diacétylmorphine.
Quelques décennies plus tard, les laboratoires Bayer reprennent les recherches et commercialisent la substance sous le nom d’héroïne, à partir de 1898.
Le nom lui-même témoigne de l’enthousiasme de l’époque : le produit est présenté comme puissant, presque « héroïque ». D’autant que l’on croit avoir trouvé un substitut moins problématique à la morphine.
Bayer commercialise l’héroïne notamment comme antitussif. Elle est alors considérée comme prometteuse dans les maladies respiratoires.
On connaît aujourd’hui la suite.
La répétition des prises révèle rapidement le potentiel addictif considérable de la molécule.
Les premières certitudes médicales s’effondrent et l’héroïne finit par être sévèrement contrôlée puis interdite dans de nombreux pays.
L’anecdote est devenue célèbre, mais elle mérite d’être méditée.
La médecine ne s’est pas trompée parce qu’elle utilisait une « drogue ». Elle s’est trompée parce qu’elle ne connaissait pas encore suffisamment les conséquences à long terme de son utilisation.
À l’heure où les laboratoires pondent des vaccins et des médicaments miracles à tout va sans vraiment en connaître les conséquences sur le long terme, on peut légitimement se demander si la leçon a bien été apprise…
Cocaïne : de la feuille de coca au premier anesthésique local
Autre histoire étonnante : celle de la cocaïne.
Les feuilles de coca sont traditionnellement utilisées depuis des siècles en Amérique du Sud.
Elles permettent notamment de lutter contre la fatigue et certains effets liés à l’altitude.
Toujours au XIXe siècle, les chimistes isolent leur principal alcaloïde : la cocaïne.
La substance connaît alors un succès spectaculaire en Europe et aux États-Unis.
On la retrouve dans diverses préparations médicinales et même dans certaines boissons comme le vin Mariani qui associait du vin de Bordeaux et des feuilles de coca ou encore le fameux Coca-Cola originel.
À l’époque, ses propriétés stimulantes fascinent, mais une découverte va surtout changer l’histoire de la chirurgie : la cocaïne est le premier anesthésique local réellement efficace.
Elle permet d’insensibiliser localement les tissus sans plonger le patient dans une anesthésie générale.
La médecine vient donc de gagner quelque chose d’essentiel : la possibilité de supprimer la douleur dans une zone précise du corps.
Aujourd’hui, les anesthésiques locaux modernes ont largement remplacé la cocaïne dans la plupart des indications.
Pourtant, la molécule n’a pas complètement disparu de la médecine : elle possède encore certaines indications très particulières, notamment comme anesthésique topique dans certaines procédures ORL.
Les amphétamines : un paradoxe saisissant
Les amphétamines racontent une histoire différente.
Synthétisées et étudiées au début du XXe siècle, elles deviennent rapidement populaires pour leurs effets stimulants.
Dans les années 1930 et 1940, leurs propriétés sur l’éveil, l’attention, l’humeur et l’appétit sont largement explorées.
Elles sont utilisées pour lutter contre la fatigue, la somnolence et la narcolepsie.
Leur utilisation militaire pendant la Seconde Guerre mondiale contribue également à leur notoriété.
Mais les abus de consommation et les effets néfastes sur la santé de ces derniers (troubles cardiovasculaires, hyperthermie, insomnies, convulsions, anxiété, crises de paranoïa, délire et symptômes psychotiques, dépendance etc.) ont conduit à en contrôler la consommation.
Les amphétamines n’ont cependant pas complètement disparu de la médecine.
Certaines molécules de cette famille sont utilisées dans le traitement du TDAH et de la narcolepsie.
Le paradoxe est saisissant : une substance recherchée pour stimuler artificiellement l’éveil et la concentration peut devenir, à certaines doses et chez certains patients, un outil thérapeutique permettant au contraire de mieux contrôler l’attention.
La différence réside notamment dans la dose, la formulation, la régularité des prises, l’indication et le suivi médical.
La frontière entre drogue et remède est extraordinairement mince !
Cannabis : une plante ancienne pour une médecine nouvelle
Le cannabis est sans doute aujourd’hui l’une des substances qui illustrent le mieux le paradoxe de cette frontière.
Utilisé traditionnellement dans différentes cultures pour ses propriétés médicinales, il a progressivement été marginalisé puis interdit dans de nombreux pays au XXe siècle.
Parallèlement, la recherche scientifique s’est intéressée à ses composants, notamment au THC et au CBD.
Pour faire simple : le CBD est l’un des constituants majeurs du chanvre (Cannabis sativa), mais il n’a pas les effets psychotropes du composé actif de la plante : le THC.
Les recherches ont mis en lumière le fait que le CBD présente des effets anxiolytiques, antipsychotiques et antidépresseurs intéressants[1].
Attention tout de même : en fonction des méthodes d’extraction, on peut retrouver un peu de THC dans les produits à base de CBD.
Aujourd’hui, plusieurs médicaments contiennent des cannabinoïdes.
Le cannabidiol purifié est notamment utilisé dans certaines formes sévères d’épilepsie, tandis que le dronabinol et la nabilone ont des indications liées notamment aux nausées induites par la chimiothérapie et à certaines situations de perte d’appétit.
Enfin, le potentiel du CBD en tant que traitement préventif contre les maladies dégénératives commence également à être sérieusement étudié. Les recherches sont très encourageantes et doivent se poursuivre dans les années à venir.[2] [3]
Kétamine : quand un anesthésique devient un outil psychiatrique
Synthétisée dans les années 1960, la kétamine est développée comme anesthésique.
Mais les chercheurs finissent par constater autre chose.
Elle semble pouvoir produire un effet antidépresseur beaucoup plus rapidement que les antidépresseurs classiques.
Une forme particulière de la molécule, l’eskétamine, administrée par voie nasale a été approuvée aux États-Unis pour certaines dépressions résistantes aux traitements.
Mais soyons clairs : cette évolution ne signifie pas que la kétamine soit devenue un antidépresseur banal.
La kétamine elle-même reste principalement un anesthésique approuvé.
L’usage psychiatrique de l’eskétamine est soumis à des conditions strictes : administration dans une structure de soins, surveillance après la prise et prise en compte des risques de sédation, de dissociation, de mésusage et de dépendance.
Détournée de ses fonctions médicales, la kétamine se révèle être une puissante drogue aux dangers multiples, notamment des dommages neurologiques graves et une grande dépendance.
LSD et champignons hallucinogènes : tout un symbole !
Deux grandes stars récréatives des années 60 et 70 ont presque disparu de la médecine avant de faire un retour spectaculaire dans les laboratoires : le LSD et les champignons hallucinogènes.
En 1943, le chimiste suisse Albert Hofmann découvre accidentellement les puissants effets psychotropes du LSD.
La molécule attire rapidement l’attention des psychiatres, des chercheurs et un peu plus tard des artistes en mal d’inspiration…
Associés à la contre-culture aux États-Unis, leur utilisation récréative intensive entraîne leur interdiction et l’arrêt ou le ralentissement brutal d’une grande partie de la recherche.
Aujourd’hui, le chapitre n’est toutefois pas complètement fermé.
Les chercheurs s’intéressent à nouveau aux psychédéliques, notamment à la psilocybine (présente dans plusieurs espèces de champignons), en essayant de distinguer l’expérience récréative de l’expérience thérapeutique.
Tout comme pour la kétamine, des essais cliniques récents suggèrent qu’une administration encadrée de psilocybine, associée à un accompagnement psychologique, pourrait réduire rapidement certains symptômes dépressifs.[4] [5]
Le paradoxe des drogues : même molécule, deux histoires
Pourquoi une substance peut-elle être un médicament dans un contexte et une drogue dangereuse dans un autre ?
Parce qu’en pharmacologie, comme pour beaucoup de choses, tout n’est pas tout noir ou tout blanc.
La différence tient donc moins à une frontière magique entre « drogue » et « médicament » qu’à la manière dont la substance est utilisée.
Il existe toutefois une autre différence essentielle : la connaissance scientifique.
Un médicament moderne est censé être soumis à des études permettant de déterminer sa dose, son efficacité, ses effets indésirables, ses interactions et les patients chez lesquels son utilisation est pertinente.
C’est précisément ce qui manquait à certaines substances autrefois vendues comme des remèdes miracles et qui se sont révélées désastreuses.
L’histoire de ces molécules est finalement celle d’un apprentissage.
Et cette histoire nous enseigne une dernière chose : les substances que nous considérons aujourd’hui comme trop dangereuses, trop étranges ou trop controversées pourraient, demain, révéler certaines propriétés thérapeutiques insoupçonnées.
À condition de ne jamais confondre application scientifique et banalisation d’un usage détourné.
Car entre le poison et le remède, il n’y a parfois qu’une molécule.
Mais entre une drogue et un médicament, il y a toute la science.
Saviez-vous que beaucoup de médicaments ont été mis au point à partir de drogues ?
Voudriez-vous plus de sujets traitant de l’histoire de la médecine ?

