J’ai longtemps hésité avant de me lancer dans cette lettre.
Parler des séries télé dont l’intrigue se déroule dans le monde médical…
Lorsque le sujet m’a été proposé par mes collègues, je n’ai pas été convaincu au départ.
Et puis je me suis posé ces questions :
Et si les meilleures séries médicales n’étaient pas celles qui nous montrent des médecins héroïques capables de poser un diagnostic en quelques minutes ?
Et si la télévision pouvait, à sa manière, nous aider à réfléchir à la médecine, à ses progrès, à ses limites… et même à notre conception de la santé ?
Il y a série et série
Il y a les séries médicales que l’on regarde pour le suspense.
Un patient arrive aux urgences, son état s’aggrave, les médecins courent dans les couloirs, un diagnostic improbable est posé in extremis et, quelques minutes plus tard, tout le monde peut enfin respirer.
Et puis il y a les autres.
Celles qui nous dérangent. Celles qui nous font réfléchir. Celles qui montrent l’envers du décor, les erreurs médicales, l’épuisement des soignants, les rapports de pouvoir, les limites de la science ou encore cette étrange tendance que nous avons à considérer la médecine comme une solution à presque tous nos problèmes.
Chez Nouvelle Page Santé, ce sont évidemment celles-là qui nous intéressent.
Car la santé ne se résume pas à une consultation chez le médecin ou à une ordonnance.
Elle concerne notre rapport au corps, à la maladie, à la vieillesse, à la naissance, à la mort, et même à l’environnement.
Certaines séries télévisées l’ont parfaitement compris.
Voici donc cinq séries à regarder — ou à revoir — non seulement pour le plaisir, mais aussi pour ce qu’elles nous disent de notre époque et de notre manière de prendre soin de nous.
The Knick : quand la médecine n’était pas encore toute-puissante
Commençons par la plus subversive.
The Knick nous ramène à New York, au début du XXe siècle.
À cette époque, la chirurgie moderne est encore en construction.
Les antibiotiques n’existent pas encore, l’anesthésie est balbutiante, les techniques opératoires sont dangereuses et les médecins doivent parfois improviser pour tenter de sauver leurs patients.
La série est fascinante parce qu’elle nous oblige à regarder la médecine depuis une époque où elle n’avait pas encore acquis l’autorité quasi absolue dont elle bénéficie aujourd’hui.
Les opérations sont impressionnantes, parfois difficiles à regarder.
On expérimente, on tente, on échoue. On ouvre des corps dont on connaît encore très mal le fonctionnement.
Certaines pratiques nous paraissent aujourd’hui carrément barbares et aberrantes. D’autres constituent les premières étapes de techniques devenues banales aujourd’hui.
Et c’est là que The Knick devient particulièrement intéressante.
Elle nous rappelle une évidence que nous oublions facilement : la médecine n’a jamais été une science immuable.
Ce que nous considérons aujourd’hui comme évident a souvent été, hier, une hypothèse.
Ce qui nous semble absurde aujourd’hui pouvait être considéré comme parfaitement sérieux il y a quelques décennies.
Et ce que nous tenons aujourd’hui pour acquis sera peut-être remis en question demain.
La série montre également une médecine très éloignée de l’image parfois idéalisée du médecin entièrement dévoué à ses patients.
Il y est question d’argent, d’ambition, de hiérarchie, de préjugés, de racisme, de dépendance et de rapports de pouvoir.
Autrement dit, elle nous montre les médecins dans toute leur humanité.
Brillants parfois. Courageux souvent. Mais faillibles.
Ce que j’apprécie tout particulièrement dans cette série, vous l’aurez compris, c’est le fait qu’elle montre comment la médecine s’est construite.
Cela permet de comprendre à la fois sa formidable capacité de progrès et la nécessité de conserver un esprit critique.
Car si les médecins d’hier pouvaient se tromper, pourquoi ceux d’aujourd’hui seraient-ils infaillibles ?
Notez que The Knick a fait l’objet de travaux universitaires sur sa représentation de l’histoire de la médecine, et que des historiens ont souligné la qualité de sa reconstitution des pratiques chirurgicales de l’époque [1].
This Is Going to Hurt : quand ceux qui nous soignent n’en peuvent plus
Le titre est plutôt explicite.
This Is Going to Hurt est une série britannique adaptée du témoignage du médecin Adam Kay.
Elle nous emmène dans le quotidien du service d’obstétrique d’un hôpital britannique.
Ici, pas de héros omnipotent. Les médecins sont fatigués. Très fatigués.
Ils travaillent longtemps, prennent des décisions difficiles, enchaînent les gardes et doivent parfois annoncer de mauvaises nouvelles. Ils commettent des erreurs. Ils doutent. Ils craquent.
Et surtout, ils sont confrontés à une réalité dont on parle finalement assez peu lorsque l’on évoque la qualité des soins : un soignant épuisé commet des erreurs.
On peut disposer des meilleurs protocoles du monde. Si ceux qui doivent les appliquer travaillent dans la fatigue permanente, la pression et le manque de moyens, la question de la sécurité des patients finit nécessairement par se poser.
C’est l’une des grandes forces de la série : elle nous montre l’hôpital depuis l’intérieur et nous permet de prendre conscience de certaines réalités dérangeantes.
Peut-on continuer à envisager la santé de cette façon ?
This Is Going to Hurt ne donne pas de réponse miracle.
Elle nous permet simplement de voir que derrière les blouses blanches, des hommes et des femmes peuvent eux aussi avoir peur, être épuisés, se tromper ou simplement avoir besoin qu’on leur tende la main.
Et c’est déjà beaucoup.
Hippocrate : et si l’hôpital était aussi malade ?
Dans le même esprit, la série française Hippocrate est probablement l’une des plus pertinentes pour nous faire réfléchir à notre propre système de santé.
Créée par Thomas Lilti, lui-même médecin avant de devenir réalisateur, la série nous plonge dans le quotidien d’un hôpital public français.
Là encore, on est très loin du médecin hollywoodien qui résout une énigme médicale avant la fin de l’épisode.
Les internes apprennent. Les médecins hésitent. Les patients attendent. Les services manquent de moyens. Les problèmes administratifs s’accumulent.
Et chacun tente de faire au mieux avec les moyens dont il dispose.
C’est justement ce qui rend Hippocrate aussi crédible.
La série ne présente pas l’hôpital comme une machine parfaite.
Elle montre au contraire un système complexe dans lequel les bonnes intentions se heurtent parfois à la réalité.
Un médecin compétent peut être débordé.
Une infirmière formidable peut manquer de temps.
Un service peut être composé de professionnels remarquables et pourtant fonctionner difficilement.
Cette distinction est importante car, lorsque nous sommes malades, nous avons tendance à voir le système de santé selon une perception qui nous est propre : celle d’un malade qui souffre et qui demande à être soulagé, rapidement si possible.
Nous oublions parfois tout ce qui se passe derrière.
Les contraintes budgétaires, les horaires, les effectifs, les protocoles, la fatigue, l’organisation des services, les urgences qui débordent, les décisions administratives…
Hippocrate rend tout cela visible.
Elle montre une réalité : la médecine est faite de femmes et d’hommes qui essaient de bien faire dans un système imparfait.
Sweet Tooth : la série médicale… qui ne parle pas de médecine
C’est probablement le choix le plus surprenant de ma sélection.
Parce que Sweet Tooth n’est pas vraiment une série médicale.
C’est plutôt une fable post-apocalyptique dans laquelle la nature reprend ses droits, où l’humanité est confrontée aux conséquences de ses choix et où la frontière entre l’homme, l’animal et le vivant devient centrale.
La série a d’ailleurs été décrite comme une véritable ode à la nature et à la tolérance.
Dans cet univers presque onirique, l’humanité a été bouleversée par une mystérieuse pandémie tandis que des enfants hybrides, mi-humains mi-animaux, apparaissent.
Le héros, Gus, est un enfant cerf qui grandit dans une nature devenue omniprésente.
Derrière son apparence de conte fantastique, Sweet Tooth pose des questions très contemporaines.
Qu’est-ce qu’une maladie ?
Jusqu’où peut-on aller au nom de la science ?
Que sommes-nous prêts à sacrifier pour sauver l’humanité ?
Et surtout : quelle place accordons-nous au vivant ?
La série permet ainsi d’élargir considérablement notre conception de la santé.
Nous parlons beaucoup de santé individuelle : alimentation, sommeil, activité physique, stress, médicaments…
Mais pouvons-nous réellement dissocier la santé humaine de celle de notre environnement ?
L’air que nous respirons, l’eau que nous buvons, la qualité des sols, notre exposition aux polluants, la biodiversité ou encore notre rapport aux animaux, exercent nécessairement une influence sur notre vitalité.
Sweet Tooth transforme ces questions en fable.
Et c’est parfois beaucoup plus efficace qu’un documentaire.
La série nous invite surtout à retrouver quelque chose que notre société moderne a peut-être perdu : la capacité de considérer la nature autrement que comme une ressource.
À regarder si vous aimez les histoires qui parlent de santé au sens large, avec une touche de philosophie.
Call the Midwife : parce que soigner ne signifie pas toujours guérir
Pour finir, j’aimerais évoquer Call the Midwife.
Une série beaucoup moins spectaculaire que les précédentes, mais peut-être l’une des plus profondément humaines.
Elle raconte le quotidien de sage-femmes et d’infirmières dans un quartier populaire de Londres dans les années 1950.
On y parle de grossesse, d’accouchement, de maladie, de vieillissement, de pauvreté, de handicap, de sexualité, de mort et de solitude.
Mais surtout, on y parle de soin. Ce mot prend ici tout son sens.
Et c’est là que la série devient précieuse.
Soigner signifie aussi écouter, accompagner, rassurer, toucher, entourer, donner du temps.
Parfois, il n’est plus possible de guérir. Mais il est encore possible de soigner.
Cette distinction est fondamentale.
Personnellement, cette lettre m’a permis de reprendre goût aux séries médicales.
Je les avais délaissées essentiellement parce que leur réalisme laissait à désirer et parce qu’elles ne délivraient au fond aucun message important.
Cette sélection nous en dit beaucoup sur la médecine, sur les médecins, sur les patients, sur notre société, sur notre humanité.
Êtes-vous fan de séries qui se déroulent dans le monde médical ?
Quelles sont vos préférées et que pensez-vous de ma sélection ?

