Cette simple question est universelle et traverse les époques : pourquoi prenons-nous du poids ? Quels aliments favorisent l’accumulation de graisse corporelle ? Faut-il manger moins ou manger autrement ?
De nos jours, ce sont les régimes pauvres en glucides (donc pauvres en sucre) qui ont le vent en poupe et cela évoque chez moi un nom qui parlera peut-être aussi à certains d’entre vous : William Banting.
Il y a plus de cent soixante ans, cet entrepreneur anglais devint malgré lui l’une des figures les plus influentes de l’histoire de la nutrition.
Son parcours personnel, marqué par une longue lutte contre l’obésité, allait donner naissance à l’un des premiers régimes modernes et ouvrir un débat qui se prolonge encore aujourd’hui.
Dans l’Angleterre victorienne, l’abondance a un prix
Lorsque William Banting naît en 1796, l’Europe est en pleine mutation. Au fil des décennies, la révolution industrielle a transformé les modes de vie.
Les classes aisées, notamment, accèdent à une abondance alimentaire inconnue jusque-là.
Londres devient une capitale prospère. Les tables bourgeoises se couvrent de mets raffinés, de pâtisseries, de puddings, de confitures et d’alcools. Les aliments riches en amidon et en sucre occupent une place croissante dans le quotidien.
William Banting profite de cette prospérité. Héritier d’une entreprise familiale spécialisée dans les services funéraires, il mène une carrière florissante.
Tout semble aller pour le mieux pour lui, sauf qu’au fil des années, Banting prend du poids de manière continue.
Il tente de l’accepter, comme beaucoup de ses contemporains. À cette époque, l’embonpoint est parfois associé à la réussite et à l’aisance financière. Pourtant, lorsque l’excès devient trop important, les conséquences sur sa santé se font sentir.
Dans son célèbre témoignage, il décrit avec une sincérité remarquable les difficultés de son quotidien. Monter un escalier devient une épreuve. Se pencher pour attacher ses chaussures demande un effort considérable. Marcher longtemps l’essouffle. Les gestes les plus simples constituent une épreuve.
Banting parle non seulement de ses difficultés physiques, mais aussi du poids psychologique attaché au sentiment d’impuissance face à un problème qui lui semble insoluble.
Quand toutes les solutions échouent
Déterminé à retrouver sa santé, Banting consulte les meilleurs médecins de son époque qui lui prescrivent différents traitements.
Il tente de réduire ses portions alimentaires, il augmente son activité physique, il fréquente des établissements thermaux réputés pour leurs cures amincissantes.
Chaque nouvelle méthode nourrit l’espoir d’un changement.
Chaque échec apporte son lot de frustration.
Plus les années passent, plus son découragement grandit. Malgré tous ses efforts, son poids continue d’augmenter.
Cette situation mérite d’être replacée dans le contexte médical du XIXe siècle. À cette époque, la compréhension du métabolisme humain reste très limitée. Les notions d’insuline, d’hormones ou de régulation glycémique n’existent pas encore. Les médecins observent les symptômes mais disposent de peu d’explications sur leurs mécanismes profonds.
C’est dans ce contexte qu’une rencontre va changer le cours de la vie de Banting.
Le médecin qui osa remettre en question les féculents
Paradoxalement, ce n’est pas pour son poids que Banting consulte le docteur William Harvey.
Il souffre alors de troubles de l’audition et cherche un traitement adapté.
Harvey est un médecin curieux, attentif aux découvertes scientifiques émergentes. Il s’intéresse notamment aux travaux réalisés en France sur le diabète et sur le rôle du sucre dans l’organisme.
Au fil de leurs échanges, le médecin développe une hypothèse audacieuse pour l’époque.
Et si certains aliments considérés comme anodins étaient en réalité à l’origine d’une partie du problème ?
À une époque où le pain constitue un pilier de l’alimentation européenne, la question paraît presque provocatrice.
Harvey recommande alors à son patient de réduire fortement les aliments riches en amidon et en sucre : pain, pommes de terre, pâtisseries, desserts, bière, sucre de table et autres produits céréaliers.
En revanche, il l’autorise à consommer de la viande, du poisson, des œufs ainsi que des légumes peu riches en glucides.
Aujourd’hui, cette approche rappelle immédiatement les régimes « low carb ». Mais en 1862, elle apparaît comme une véritable révolution.
Banting, qui n’est plus à une tentative près, accepte de tenter l’expérience.
Une transformation spectaculaire
Les changements ne tardent pas à se manifester.
Semaine après semaine, puis mois après mois, le poids de Banting diminue progressivement.
Mais ce n’est pas seulement la perte de poids qui impressionne Banting : il retrouve une énergie qu’il croyait perdue, son sommeil s’améliore, son quotidien redevient plus agréable.
Après avoir multiplié les tentatives infructueuses pendant des années, il a enfin le sentiment d’avoir trouvé une solution durable.
Cette réussite personnelle agit comme une révélation.
Pour la première fois, il envisage que le problème ne réside pas uniquement dans la quantité de nourriture consommée, mais également dans sa nature.
Cette idée, aujourd’hui largement répandue dans le domaine de la nutrition, était alors profondément novatrice.
Le petit livre qui fit le tour de l’Europe
En 1863, William Banting prend une décision qui va le rendre célèbre.
Convaincu que son expérience peut aider d’autres personnes, il publie à ses frais une brochure intitulée Letter on Corpulence, Addressed to the Public [1] (ou Lettre sur le surpoids, adressée au public).
L’ouvrage n’a rien d’un traité scientifique.
Il ne contient ni théories complexes ni vocabulaire médical sophistiqué.
Il raconte simplement l’histoire d’un homme qui a souffert, cherché des solutions pendant des années et découvert une méthode qui lui a permis de retrouver sa qualité de vie.
Cette authenticité touche immédiatement le public et le succès dépasse toutes les attentes.
Le livre est réédité à plusieurs reprises et circule rapidement dans tout le monde anglophone avant de franchir les frontières européennes.
Le phénomène devient si important que le nom de Banting entre dans le langage courant. En Angleterre, « to bant » signifie bientôt suivre un régime amaigrissant.
Peu de personnes peuvent se vanter d’avoir transformé leur nom de famille en verbe.
La méthode Banting séduit les élites
La renommée du régime ne tarde pas à atteindre la France.
Sous le Second Empire, Napoléon III règne sur un pays en pleine modernisation. Les grands travaux du baron Haussmann redessinent Paris. Les cafés, les restaurants et les salons littéraires deviennent des lieux de rencontre où circulent les idées venues de toute l’Europe.
Parmi les sujets à la mode figure déjà la question de l’alimentation et du contrôle du poids.
La méthode Banting attire rapidement l’attention des élites françaises. Son principe est simple à comprendre et son efficacité apparente intrigue autant les médecins que les personnalités publiques.
Napoléon III lui-même se serait intéressé à cette approche destinée à lutter contre l’embonpoint. Le souverain n’est d’ailleurs pas le seul. Dans les décennies suivantes, de nombreuses figures intellectuelles découvrent les écrits de Banting.
Parmi elles figure Émile Zola.
Le grand romancier observe avec fascination les transformations de la société moderne et constate qu’à une époque où les progrès industriels modifient profondément les habitudes alimentaires, la question du corps et de la santé devient un sujet de réflexion à part entière.
Le régime Banting participe ainsi à un phénomène plus vaste : la naissance d’une conscience nouvelle autour de l’alimentation et de ses effets sur l’organisme.
Ce que la science moderne nous apprend
Plus de cent soixante ans après la publication de sa brochure, la nutrition est devenue une discipline scientifique complexe qui n’a pas fini de faire débat.
Les chercheurs savent désormais que la prise de poids ne dépend pas d’un seul facteur. La génétique, les hormones, le sommeil, le stress, l’activité physique et l’alimentation jouent tous un rôle.
Pour autant, certaines intuitions de Banting ont trouvé un écho dans les recherches contemporaines.
Les études modernes montrent qu’une consommation excessive de sucres raffinés et d’aliments ultra-transformés favorise les déséquilibres métaboliques chez de nombreuses personnes. Elles soulignent également que certaines approches pauvres en glucides peuvent améliorer la gestion du poids ou les marqueurs de santé.
Cette tendance est marquée par les écrits de Jessie Inchauspé, qui, avec son compte Instagram aux 3,5 millions de followers et ses deux livres à succès, reprend peu ou prou les principes du régime Banting.
William Banting n’était ni chercheur, ni professeur, ni médecin.
Il était simplement un homme confronté à un problème qui affectait profondément sa qualité de vie.
Sa force fut de raconter son expérience avec honnêteté et simplicité.
Son témoignage a traversé les siècles parce qu’il touche à quelque chose d’universel : la quête d’un meilleur équilibre entre alimentation, santé et bien-être.
Son histoire nous rappelle qu’avant les grandes théories nutritionnelles se trouvent toujours des expériences humaines. Des hommes et des femmes qui cherchent à comprendre leur corps, à retrouver leur vitalité et à vivre en meilleure santé.
Plus d’un siècle et demi après la publication de son petit ouvrage, William Banting demeure ainsi l’un des personnages les plus singuliers de l’histoire de la nutrition.
Connaissiez-vous l’histoire de William Banting et son impact sur la nutrition telle que nous la connaissons aujourd’hui ?
Avez-vous déjà testé le régime pauvre en glucides ? Avec quel résultat ?

