Depuis les temples de l’Antiquité jusqu’aux cabinets de thérapie contemporains, l’hypnose traverse l’histoire de la médecine de manière singulière.
Longtemps enveloppée de mystère, rejetée par la médecine officielle, elle s’est finalement imposée comme un véritable outil thérapeutique, aujourd’hui étudié par les neurosciences et intégré dans de nombreux protocoles de soins.
Jadis attribués aux dieux, puis aux forces cosmiques ou magnétiques, les phénomènes hypnotiques sont désormais compris comme des manifestations naturelles des capacités psychiques de l’homme.
Comme l’a écrit le psychiatre François Roustang :
« L’hypnose n’est pas un pouvoir exercé sur quelqu’un, mais un art de permettre à une personne d’accéder à ses propres ressources. »
Aux origines de l’hypnose : entre rites sacrés et états modifiés de conscience
Bien avant l’apparition du mot « hypnose », de nombreuses civilisations utilisaient déjà des techniques destinées à modifier l’état de conscience.
Les prêtres de l’Égypte ancienne pratiquaient des rituels dans les temples où les malades entraient dans des états proches de la transe afin de recevoir visions, guérisons ou révélations.
Chez les Grecs, les sanctuaires d’Asclépios accueillaient également des pratiques thérapeutiques basées sur le « sommeil sacré ».
Dans les traditions chamaniques d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique du Sud, les rythmes répétitifs, les chants, la danse ou la modification sensorielle à l’aide de breuvages psychotropes permettaient déjà d’induire des états de conscience modifiés comparables à certaines formes d’hypnose.
À travers ces pratiques ancestrales apparaît une constante : la relation entre le soin, la connexion avec des forces invisibles et la suggestion.
Mesmer et le « magnétisme animal »
Le Messmer (avec deux « s ») qui fait le show sur les plateaux télé a fait de l’hypnose un spectacle.
De son vrai nom Éric Normandin, l’artiste québécois n’a pas choisi son pseudonyme au hasard.
En effet, on peut dire que l’histoire moderne de l’hypnose débute véritablement au XVIIIe siècle avec le médecin allemand Franz Anton Mesmer (1734-1815).
Loin des effets de scène distrayants, l’idée était de développer une nouvelle forme de thérapie.
Selon Mesmer, un fluide universel, le « magnétisme animal », circulerait dans tous les êtres vivants. La maladie résulterait d’un déséquilibre ou d’un blocage de cette circulation énergétique.
Le thérapeute, grâce à certains gestes et procédés, pourrait alors rétablir l’harmonie du fluide et engendrer une guérison.
Cette conception évoque, par certains aspects, les approches énergétiques orientales, notamment la médecine traditionnelle chinoise et sa notion de circulation du Qi.
Durant les séances parfois spectaculaires, les patients entraient dans des états émotionnels intenses, mêlant tremblements, convulsions, pleurs ou sensations de soulagement profond.
Pour Mesmer, cette crise constituait précisément le moment thérapeutique recherché où les blocages internes cédaient.
L’engouement pour cette technique fut immense dans la France prérévolutionnaire. Aristocrates, médecins, intellectuels et curieux se passionnèrent rapidement pour cette pratique nouvelle.
Cependant, en 1784, deux commissions royales mandatées par Louis XVI, auxquelles participèrent notamment Benjamin Franklin et le chimiste Lavoisier, conclurent que le fameux fluide magnétique n’existait pas objectivement.
Une découverte qui change tout
Parmi les disciples de Mesmer, le marquis de Puységur réalise une découverte essentielle : le somnambulisme magnétique.
Nous sommes le 4 mai 1784 et Puységur observe un jeune patient, Victor Race, entrer non pas dans les convulsions attendues du mesmérisme, mais dans un état calme de conscience modifiée proche du sommeil lucide.
Puységur constate que certains sujets qui plongent dans cet état se montrent profondément réceptifs : ils parlent, répondent aux questions et semblent accéder à une partie d’eux-mêmes profondément enfouie.
Cette découverte place au cœur du soin la qualité de la relation entre le thérapeute et le patient.
Les échanges et la confiance du patient envers le magnétiseur jouent un rôle central dans les phénomènes observés.
On ne parle plus d’une forme de soumission mais bel et bien d’une collaboration.
L’hypnose commence alors à quitter le domaine du mystique pour entrer dans celui de la psychologie humaine.
La naissance du mot « hypnose » et sa découverte à l’hôpital
Au XIXe siècle, le chirurgien écossais James Braid (1795-1860) entreprend de rationaliser ces phénomènes.
Opposé à la théorie du fluide prônée par Mesmer, il cherche une explication scientifique fondée sur la physiologie et l’attention.
En 1843, il introduit le terme « hypnotisme », dérivé du grec Hypnos, dieu du sommeil. Même si l’état hypnotique n’est pas un sommeil véritable, ce mot restera.
Braid découvre qu’une concentration intense de l’attention, notamment par la fixation d’un objet brillant, peut provoquer un état particulier de conscience.
Pour Braid, hypnotiser n’est pas exercer un pouvoir mystérieux, c’est utiliser des mécanismes naturels de concentration, d’imagination et de suggestion.
Cette vision constitue une rupture majeure qui vient compléter les recherches du marquis de Puységur.
L’hypnose va ensuite trouver sa place en médecine, grâce à James Esdaile, un médecin chirurgien Écossais.
Pendant cette période, les infections post-opératoires sont courantes et souvent fatales.
En 1845, très impressionné après avoir assisté à une démonstration d’hypnose, James Esdaile prend contact avec James Braid, qui lui affirme qu’elle permet de supprimer la douleur.
En poste en Inde, Esdaile décide de vérifier la théorie de Braid. Il hypnotise son premier patient et ne peut que constater le miracle : celui-ci, ne réagit pas à la brûlure d’une bougie !
Il pratique l’intervention qui était prévue et constate que le patient récupère très vite et sans infection.
On dit qu’ Esdaile va par la suite réaliser près de 3000 chirurgies, avec un taux dérisoire de 5 % de mortalité !
Malheureusement lorsqu’il tentera de populariser la pratique en Grande Bretagne il ne recevra que mépris de la part des ses confrères…
Charcot contre Bernheim : la grande querelle de l’hypnose
À la fin du XIXe siècle, la France devient le centre mondial de la recherche sur l’hypnose grâce à deux figures majeures : Jean-Martin Charcot à la Salpêtrière et Hippolyte Bernheim à Nancy.
Neurologue prestigieux, Charcot propose des démonstrations publiques, qui impressionnent l’Europe et contribue à faire reconnaître l’hypnose par l’Académie de médecine.
Charcot considère l’hypnose comme un état pathologique proche de l’hystérie. Selon lui, seules certaines personnes prédisposées peuvent être hypnotisées .
À l’inverse, Bernheim considère que l’hypnose repose essentiellement sur la suggestion. Pour lui, tout individu possède un certain degré de suggestibilité.
Il développe la notion d’« idéodynamisme » : une idée intensément suggérée peut provoquer une sensation, une émotion ou une modification physiologique réelle.
Bernheim introduit également un terme appelé à un immense avenir : psychothérapie.
Dans son ouvrage Hypnotisme, suggestion et psychothérapie publié en 1891, il affirme déjà que la parole thérapeutique peut modifier durablement les états psychiques et corporels.
D’ailleurs, Sigmund Freud, qui a suivi les enseignements de Charcot à Paris, utilisera l’hypnose à ses débuts.
Même s’il l’abandonnera ensuite au profit de la psychanalyse, plus proche des travaux de Bernheim.
Parallèlement, le psychologue et philosophe Pierre Janet (1859-1947) estimera que l’hypnose permet d’accéder à des processus mentaux habituellement inconscients.
Milton Erickson : la révolution de l’hypnose moderne
Le véritable tournant de l’hypnose contemporaine apparaît au XXe siècle avec le psychiatre américain Milton H. Erickson (1901-1980).
Atteint de poliomyélite à l’âge de 17 ans, Erickson développe très tôt une extraordinaire capacité d’observation. Immobilisé durant de longs mois, il apprend à percevoir les micromouvements, les expressions inconscientes et les subtilités de la communication humaine.
Cette expérience personnelle transformera profondément sa vision thérapeutique.
Contrairement aux approches autoritaires de l’hypnose classique, Erickson développe une hypnose dite permissive. Le thérapeute ne donne plus d’ordres : il accompagne le patient afin qu’il mobilise ses propres ressources intérieures.
Pour Erickson, chaque personne possède en elle les ressources nécessaires à son changement.
Il expérimentera d’ailleurs sur lui-même, lors de sa réadaptation, certains phénomènes qu’il mettra par la suite en application dans l’hypnose thérapeutique.
L’inconscient n’est plus considéré comme un lieu de conflits pathologiques, mais comme un réservoir de créativité, d’apprentissage et de solutions.
Son approche influencera profondément la psychothérapie moderne, la programmation neuro-linguistique (PNL), les thérapies brèves et l’hypnose thérapeutique actuelle.
En France, le psychiatre Léon Chertok contribuera largement à réintroduire l’hypnose dans les milieux médicaux à partir des années 1970.
L’hypnose aujourd’hui : entre neurosciences et thérapies intégratives
Longtemps marginalisée, l’hypnose connaît depuis plusieurs décennies un retour remarquable dans les domaines médicaux et psycho-thérapeutiques.
Au XXIe siècle, les avancées en neuro-imagerie fonctionnelle permettent d’observer en direct les modifications cérébrales associées aux états hypnotiques.
Des études montrent notamment des variations d’activité dans les réseaux liés à l’attention, à la douleur et à la perception du corps.
L’hypnose clinique est aujourd’hui utilisée dans de nombreux contextes :
- gestion de la douleur ;
- anesthésie complémentaire ;
- troubles anxieux ;
- accompagnement des traumatismes ;
- sevrage tabagique ;
- troubles du sommeil ;
- préparation à l’accouchement ;
- oncologie et soins palliatifs.
Dans les années 2000, le Wissenschaftlicher Beirat Psychotherapie (Conseil scientifique consultatif allemand sur la psychothérapie) publie un rapport concluant que l’hypnothérapie est considérée comme une méthode scientifiquement valable pour certaines indications thérapeutiques, notamment les facteurs psychiques associés aux maladies somatiques et certaines addictions.
L’histoire de l’hypnose reflète l’évolution même de notre compréhension de l’être humain. D’abord perçue comme un phénomène surnaturel ou magnétique, elle est progressivement devenue un champ d’exploration psychologique, neurologique et thérapeutique.
À une époque où les approches intégratives et la santé holistique demandent à prendre une place croissante, l’hypnose retrouve naturellement sa place entre médecine, psychologie et exploration de la conscience.
Et peut-être est-ce là sa plus grande modernité : rappeler que le soin ne réside pas uniquement dans les techniques, mais aussi dans la qualité de présence, d’écoute et de relation entre deux êtres humains.
Êtes-vous sensible à l’hypnose ?
Connaissiez-vous l’histoire passionnante de cette discipline ?

